vendredi 19 mars 2010

L’achat public et l’Université : mariage de la carpe et du lapin ?



Fleurissent ici et là dans les universités de France des Masters 2 « professionnels » spécialisés dans les contrats publics. C’est un phénomène de mode qui se crée sans pour autant qu’il y ait une forte demande. 

Les étudiants choisissent de poser leur candidature selon la renommée du directeur, l’intitulé du diplôme (« contrats et partenariats » fait meilleur effet que « droit de la commande publique »), selon la qualité des intervenants (les interventions de tel conseiller d'Etat ou de tel avocat sont plébiscitées). Il est même possible de choisir son Master en fonction d’une revue dédiée à l’achat dans laquelle les professeurs rédigent des articles.

Selon les années, le must est d’aller à Paris, Montpellier, Strasbourg ou Lyon. Tel professeur cherchera alors à créer un prix national, à avoir les meilleurs intervenants du secteur public ou privé, les représentants de tel comité éditorial de revue etc…

Mais au final, ces cursus universitaires forment-ils correctement nos jeunes diplômés pour intégrer le monde de l’achat public ?

La réponse pourrait être celle d’un normand. Une tendance se dégagerait néanmoins, pour les raisons suivantes :

L’Université n’est plus en phase avec le monde professionnel

Depuis plusieurs dizaines d’années, il est reproché à l’Université d’être déconnectée des attentes du monde professionnel. Pour ce qui concerne les contrats publics, ce sont principalement des universités de droit qui proposent des diplômes de spécialisation.

Ces formations sont proposées par des universitaires qui n’ont pas forcément pratiqué la commande publique ou bien par des professeurs/avocats. Des praticiens interviennent également, néanmoins en qualité "d'intervenants extérieurs", leurs cours se limitant généralement aux aspects juridiques de la matière.

Ainsi, quelle formation universitaire forme aujourd’hui des « acheteurs » ? Qui enseigne en sus du droit des marchés publics, l’exécution comptable, la stratégie d'achat, la démarche qualité, le monde de l’entreprise et des secteurs concurrentiels, les filières du développement durable, les stratégies de négociation …? Quel universitaire explique aujourd’hui que le plus important dans un marché public est la définition précise du besoin et la connaissance du marché concurrentiel, pour mettre en œuvre une procédure de passation réfléchie et adéquate afin d’avoir un marché le plus fructueux possible ?

A ce jour, les universités forment des juristes spécialisés en droit des marchés publics ou en contentieux. Les étudiants auront le choix d’intégrer le cas échéant des entreprises, telles que celles du BTP. Cependant, en temps de crise économique les offres d’emploi deviennent rares. Il reste quelques postes dans les services juridiques d’administrations publiques, mais les contraintes financières de l’Etat et des collectivités ne  permettront plus de maintenir autant de postes en adéquation avec le nombre de jeunes diplômés.

Pourtant, il suffit de lire les annonces d’offres d’emploi, certains employeurs cherchent désespérément des « acheteurs » : des instructeurs de marchés publics et autres contrats.

L’université s’intéresse à une commande publique exceptionnelle

Si la matière des marchés publics est très souvent traitée dans les cursus généralistes, on constate que le « must » est de proposer une formation sur les montages dits « complexes ».

Prenons l’exemple du droit des contrats de partenariat. Le contrat de partenariat est déjà en soi une exception aux contrats qu’on pourrait qualifier de classiques (marchés publics et délégation de services publics, BEA), mais par ailleurs sa mise en œuvre concrète est conditionnée par une complexité, une certaine ampleur du projet (telle que la rénovation de quartiers urbains) et a des répercussions financières très lourdes pour les administrations.

Il s’agit donc d’un mode de contractualisation peu ordinaire, dont l’existence est plus que douteuse dans son futur.

A l’heure où nos amis anglos-saxons s’interrogent sur l’utilité de recourir à ce type de contrats pour des projets publics importants (n’oublions pas qu’ils l’ont créé il y a une vingtaine d’années – voir en ce sens les arguments de Maître Dal Farra qui constate l’intérêt très tardif de la France pour ce contrat), et dans un contexte où les finances publiques se portent au plus mal, les universités forment généreusement nos futurs remplaçants à préparer et passer des contrats de partenariat.

Est-ce le rôle de l’université de créer de tels cursus alors que la réalité du monde professionnel ne permettra pas à la grande majorité des étudiants de trouver un emploi à la mesure de leur formation universitaire ?

A notre sens, la réponse est négative.

1 commentaire:

Etienne a dit…

Bravo pour la pertinence de ce billet.
Moi-même sorti récemment de l'université, j'ai décroché mon premier poste il y a 4 mois dans une petite collectivité, en tant qu'acheteur public justement. J'ai eu la chance dans mon cursus de pouvoir faire un stage en milieu professionnel plus tôt que si j'avais suivi un cursus juridique traditionnel en fac de droit. En effet dans le cadre de ma préparation aux concours administratifs en IPAG, j'ai pu partir en stage dès le M1, ce qui n'est pas évident en fac de droit, où il faut souvent attendre le M2 pour se frotter aux réalités du terrain.

Cette expérience m'a définitivement convaincu de chercher un travail à la sortie de mon M1 (intitulé management des collectivités territoriales) plutôt que de m'embarquer dans un M2, quitte à ne pas valider un Bac +5. En parallèle j'avais un ami qui lui s'est lancé dans un de ces M2 "marchés publics". Sûr qu'il est maintenant calé en jurisprudence et en montages complexes, il est en revanche incapable de rédiger un DCE pour un marché de fournitures courantes.

Au final je ne regrette pas mon choix, si l'université forme les esprits, incite à la rigueur et à la curiosité intellectuelle (ce qui a son utilité), elle n'apprend pas un métier.